La Main gauche, de Guy de Maupassant

Editeur : Gallimard , 1999, Langue : Français

Il y a un an ou deux, prise dans les tourments créateurs provoqués par la rédaction de mon mémoire de Master 1 ou 2, je lisais Le rire de Bergson en essayant de découvrir de mon pouvoir visionnaire que je surestime régulièrement l’indécouvrable: la formule du comique. Et alors, pendant que je cherchais la gloire d’une contribution décissive à la réflection académique dans le domaine, pénétrée par l’importance de ma mission, et la mienne aussi implicitement, je tombe sur un truc qui me destabilise et me montre d’un coup la rélativité de ma condition. Oui, une révélation, carrément. Sur les pages de ce livre emprunté à la bibliothèque, un étudiant bien pensant et indigné avait souligné de trois grosses lignes en crayon la phrase “et pourquoi rit-on d’un nègre?” (page 32 dans l”édition PLON) ainsi que l’explication qui disait que “le nègre” était perçu comme un blanc déguisé, en devenant ainsi irresistiblement comique. Trois gros points d’interrogation accompagnaient la diatribe silencieuse  de l’étudiant contre ce qu’il considérait sans l’ombre d’un doute le racisme extrême de Bergson. Bien sûr, au début j’ai souri devant son manque de perspective historique et ça m’a donné un très révigorant sentiment d’autosatisfaction. Ma réaction suivante a été de remettre en question tous les principes qu’on tient aujourd’hui pour vrais et absolus, et de m’imaginer comment on sera tous sans doute dans le futur dans la posture de ce pauvre Bergson, victimes des limitations de notre société et de nos convictions.  Donc, mon Master n’aura certainement aucune valeur dans le temps, donc facebooooooooooooook.

Récemment, je me suis confrontée à une indignation similaire et très vive, spontanée, en lisant certaines des nouvelles de Maupassant. Cette fois, le sentiment m’appartenait et il restait là en dépit de mes efforts de tout remettre en perspective, afin de ne pas répéter l’erreur de cet étudiant dont je me souvenais très bien. Comme le sentiment m’appartenait et que je pensais malgré tout avoir un peu de raison (je pense toujours avoir raison, même si je dis le contraire), j’ai eu plus de patience à l’analyser et à contempler les choses qu’on demande de nos “génies” réconnus. On leur demande une clarté de vision qui soit parfaitement en concordance avec ce qu’on considère aujourd’hui vrai, clair, net et bon. N’importe quand ils sont nés, ni autres circonstances. Si ce n’est pas toujours le cas, et s’ils n’ont pas su comment faire une sélection favorable des principes qui seraient bons à étaler cent ans plus tard aussi,  on la fait nous, maintenant, honteux, en espérant que les jeunes à qui on enseigne certains oeuvres ne trouveront pas les autres. En faisant comme s’ils n’existaient pas. J’ai senti que c’était un peu le cas de Maupassant aussi: à 16 ans, on lit Bel Ami au lycée en France, mais est-ce qu’on va plus loin? J’en sais vraiment rien, mais j’ai bien l’impression que non. Pas en Roumanie, en tout cas. Et alors, de manière automatique et très comique,(selon Bergson, on pourrait être accusé de mécanicité en se faisant de telles réflections donc ça devient risible) on plonge dans une indignation bien apprise devant certaines propositions à connotations racistes et xénophobes. On se doit un pas en arrière pour se redresser et se rapeller que ce n’était pas du tout mais du tout le même monde que le nôtre et que sa vision colonialiste et déformée des pays africains correspondait à un point de vue plutôt ouvert de l’époque, fasciné par l’exotisme, et par la soit-disante animalité des hommes du sud. Ce mouvemet orientaliste, dès qu’on l’accepte et qu’on n’est plus intimidé par sa dimension outrageusement politically incorrect, devient assez fascinant et suscite une imagerie foisonnante, belle même.

La force de Maupassant réside principalement dans ses descriptions, je crois. Mon passage préféré est de loin celui de la pêche nocturne en Algérie, dans les eaux de la Méditérannée, à la lumière des flambeaux selon une coutume locale et à une température insupportable.  Des miliers de créatures sortent à la surface, sont capturées et sont partiellement éclairées par les flammes pendant leur agonie. Toutes semblent être surgies de cette énergie du Sud que le narrateur, (et cette fois l’auteur aussi, on le sent), voit comme inexhaustible et rampante, renouvelable et dangereuse. Même mourantes ces belles créatures sans nom, ont l’air farouche et fier et menaçant, des vraies incarnations d’une force vitale incompréhensible aux yeux clairs et propres de l’européen. Les nouvelles ou “contes”, comme Maupassant les appelle, ont souvent le fil narratif tout simple et clair. Les digressions ne sont pas fréquentes, ni l’invention ou les artifices de style. Par contre, comme c’est souvent le cas avec les écrivains de la fin du XIX-ème siècle, qu’ils se caractérisent comme réalistes ou pas, la force de la narration vient justement de l’universalité des sujets abordés, de la véracité des histoires et de leur impact direct et immédiat sur le lecteur. Des histoires des mariages rompus, des maris trompés, d’enfants abandonnés, se succédent dans ce volume sans sombrer dans l’ennui ou le généralisme. C’est grâce aux personnages, j’en suis sûre. Maupassant dessine des figures complexes et contradictoires et fascinantes dans quelques lignes juste et au cours de ce livre je me suis souvent trouvée extrêmement surprise par leur comportement. Le plus déroutant c’est qu’on peut les voir, pourtant, comme des personnages type. Le paysan riche, la jeune ingénue, la courtisane algérienne ne sont jamais réduits à la caricature par leurs caractéristiques les plus pregnantes justement parce que ces traits sont toujours compensés par d’autres qui semblent les contredire tout en les accentuant. Beaucoup de finesse et une vraie écoute et du respect pour l’humanité en général sont évidents de ces portraits, donc il serait vraiment injuste de se limiter à ces divagations qu’aujourd’hui on considère racistes en lisant Maupassant. Je me fais donc une très publique et sincère mea culpa, en demandant des excuses pour mon attitude de journaliste (oui, pas de plus grande insulte dans mon vocabulaire) hystérique écervelée scandalisée par des phrases qu’il y a 20 ans on aurait considére comme innocentes. Pardon, Guy.

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