Les toutes premières choses, par Hubert Klimko

Ed. Belfond, 2011, Langue: français, traduit du polonais par Véronique Patte

Pendant mon déménagement si long si compliqué si palpitant, j’ai perdu quelques bonnes habitudes: courir, vérifier mes mails, aller sur The Sartorialist, m’y prendre à l’avance pour prévoir certains cadeaux pour certaines personnes, lire et écrire ici. Mais aujourd’hui, déménagement quasiment fini, (on essaie d’ignorer les immenses boîtes IKEA jamais ouvertes qui trainent dans le salon attendant que quelqu’un ait pitié pour aider les Billy accomplir leur destin et devenir des vraies bibliothèques une fois pour toutes) je n’ai plus d’excuses et en plus j’ai internet. Le mien, je veux dire, pas volé aux voisins. Ce matin donc, ressentant le changement dans l’air et reniflant l’exasperation de mes correspondants virtuels et l’impossibilité de continuer comme ça, je me suis levée de bonne heure et j’ai fini le roman d’Hubert Klimko pour pouvoir partager mes opinions ici.  Je ne suis pas encore allée sur ma boite mail, mais c’est prévu.

Mais Hubert avant tout: il est drôôôle! J’ai eu l’impression de parcourir un livre écrit par plaisir, sans efforts et sans angoisses, surtout car le début ne ressemble pas du tout à la fin au niveau stylistique, à mon avis , et personne n’a l’air de s’en soucier et ça c’est bien. Parce que franchement moi aussi je m’en fous, tant que ce que je lis me plaît. Qui dit que la cohésion est forcément une vertu? Ce roman est une de ces autobiographies où la fiction et la réalité se mêlent à un point où je crois que même l’auteur a des peines à décéler l’une de l’autre: le début du roman le dit, d’ailleurs, car là il fait le choix des versions alternatives racontant sa naissance. Et elles sont toutes fantastiques, semblant être sorties d’un fond folklorique et burlesque (comme Rabelais, pas comme Dita Von Teese) qui m’a donné l’impression au tout début du roman qu’après le réalisme magique islandais j’allais plonger dans le réalisme magique est-européen (avec toujours une touche de l’Islande, car Hubert Klimko est polonais, mais il a vécu en Islande aussi – coïncidences coïncidences…). Mais en fait pas du tout et ça ne m’a pas déplu, car j’avais juste envie de réalisme tout court en ce moment. C’est pour ça que je dis que le début n’a rien à voire avec le reste du livre. L’ambiance générale n’est que trop connue, car en Europe de l’Est on est tous des frères ou c’est ce qu’on aime dire sans cesse et c’est vrai que les Roumains sont un peu le mouton noir de la famille, mais ça n’empêche, on a tous grandi ensemble. J’ai retrouvé donc l’air un peu gris des villes, l’odeur de l’abattoir qui est tout près des quartiers habités et pas très aux normes, la pauvreté générale et le désir de partir loin, le plus loin possible. C’était marrant, il raconte qu’une partie de sa famille vient de Roumanie et il n’en a pas l’air d’être très fier: ils sont les bizarroïdes de la ville. Ca m’a fait rire.

Pas de chat dans ce roman, mais cette photo me semble parfaite, for some reason. De Caliap, of course.

Il y a dans le roman, au plein milieu, une autre histoire de famille qui était bien plus impressionnante que celle des grands parents roumains: celle des grands parents polonais de la campagne, à côté de Cracovie. C’était juste incroyable comment il a réussi un changement radical d’ambiance dans un instant et comment il a infusé ce chapitre d’un charme sérein et un peu triste, remplaçant la grisaille de sa ville par le bleu des ciels de campagne sans même essayer de décrire les différences entre les deux endroits. Ce chapitre m’a transporté dans un tout autre univers et j’ai eu l’impression que la lecture, tout comme la vie du roman, avait complètement changé de rythme et les couleurs étaient dévenues saturées et plus belles qu’avant. C’était un instant court mais bouleversant et c’est encore une fois que j’ai eu l’impression de commencer un autre roman, par un autre Hubert Klimko. Mais on s’y fait, et alors bam, un autre changement de monde, cette fois moins frappant, car le narrateur-personnage prend la route pour aller vivre une aventure européenne en mouvement perpetuel : entre jobs, villes, pays et amis qui n’ont rien, mais absolument rien en commun les uns avec les autres. Le tout devient un labyrinthe hilarant de connexions et absurdités et coïncidences. Le tout sous l’auspice d’une ombre de superstition semblant guider la vie du personnage, qui loin d’être dérangeante ou bête reste le seul lien visible avec ces grands parents extraordinaires et l’air plus propre et raréfie du monde qu’ils habitaient. C’est en fait le même fond folklorique dont je parlais tout à l’heure, qui n’est ni recherché ni mis en avant, mais qui se dévoile tout seul dans des attitudes et des mots et qui encore une fois me fait penser aux gens de chez moi. Peut-être aussi parce que je ne pourrai pas retourner pour Noël.

La fin est elle aussi surprenante, on sent déjà la réalité prendre le dessus de la fiction dans le récit autobiographique et on a droit à une litanie des soucis et des frustrations de l’auteur polonais confronté au ridicule d’un marché du livre qui se veut en cours de développement mais qui ne reste pourtant qu’une blague dans les anciens pays communistes. Cela m’a fait un peu mal et pour une fois c’est quelque chose que je n’aurais pas voulu retrouver, mais bon, après ça change car il repart à l’étranger et ça va mieux. La fin fin fin, elle est très belle et elle m’a fait penser à une autre merveilleuse histoire des deux cygnes nommés Marcel et Achille, écrite par Mlle Aude Lenoble et qui est elle même le résultat des coïncidences magico-réalistes de la vraie vie. Mais je ne dirai pas plus. Lisez Hubert Klimko, lisez Aude Lenoble aussi, même si ses livres sont vraiment difficiles à trouver, et très précieux.

C'est en Roumanie mais c'est un peu pareil


De tes yeux tu me vis, de Sjon

Editions Payot & Rivages, Février 2011, Langue: Français traduit de l'islandais par Eric Boury,

J’ai eu l’extraordinaire occasion de rencontrer Sjon ce printemps à Lyon et la preuve se trouve sur la première page de mon exemplaire du “Moindre des mondes”, ou The Blue Fox (j’ai l’édition en anglais). Cette rencontre ne devrait changer en rien ma lecture de ses romans, mais je ne peux pas m’empêcher, à chaque fois que je pense à ce bouquin, de me dire “j’ai vraiment discuté avec lui”. On a vraiment parlé de l’Islande et des volcans et des poètes islandais dans un taxi qui nous menait au dessus de Lyon, au Point du Jour, prenant un trajet que je ne connaissais pas et qui rendait le tout encore plus incroyable, parce que le paysage avait cette qualité des rêves : tu as l’impression que tu le connais mais pourtant tu ne l’as jamais vu auparavant. Et en plus, les images sont spectaculaires; car croyez-moi, Lyon vu du haut d’une colline un magnifique jour de fin de mai, lorsqu’on est avec Sjon dans une voiture, peut être vraiment fantastique.

Si quelqu’un se demande pourquoi j’ai l’air complètement amoureuse de lui, alors vous pouvez savoir que c’est parce que je le suis et je l’ai été même avant de savoir son nom, parce, vous l’avez deviné, il a écrit pour Björk. C’est un lieu commun de parler de sa collaboration avec elle lorsqu’on évoque son nom et donc j’ai essayé de ne pas trop mentionner ça quand je discutais avec lui parce que je me disais que cela l’agaçait peut-être et je ne voulais pas avoir l’air d’une groupie imbécile. Je voulais qu’il tombe amoureux de moi aussi et qu’il écrive un roman qui parlerait de moi, que de moi. Mais hélas, il est marié et en plus j’ai le sentiment que je n’étais pas en ma meilleure forme intellectuelle ce jour là. Oui, c’est triste mais il faut le dire, je crois que j’ai eu l’air un peu imbécile quand même. Et pourtant je n’ai pas parlé de Björk. Tant pis; aujourd’hui, sur mon blog, en complète liberté et sans engagements, je parlerai d’elle parce que je tiens à impressionner personne. Ô, Internet, merveilleux médicament contre la timidité. Donc: Sjon a écrit les paroles de Bachelorette (eh, oui!), de Joga (je vous l’avais dit), de I’ve seen it all (je voulais lui demander s’il avait rencontré Thom Yorke, mais ma bouche a refusé de former les paroles), d’Isobel et d’encore d’autres que je ne connais pas parce que je n’ai pas eu le courage de demander, comme je viens d’expliquer. Il a collaboré avec The Sugarcubes aussi, mais cela m’impressionne moins. Juste pour détailler un peu, mon adolescence a évolué entre deux chansons de Björk et a été passée a répéter obsessivement “If you forget my name you will go astray like a killer whale lost in a bay” ou alternativement, ” I’m a tree that grows hearts one for each that you take” ou encore “You push me up to this state of emergency how beautiful to be”. Je pourrais continuer, mais je vous assure, il y a une proposition de Björk pour chaque état d’âme qui a jamais hanté mon adolescence et la probabilité est très grande que ce soit des paroles pensées et écrites et corrigées par cet homme qui était assis à côté de moi dans le taxi qui montait vers le Point du Jour. Je crois que n’importe qui aurait été un peu la tête dans les nuages.

Mais passons au roman. Je l’avais lu peu de temps avant cette rencontre et c’était un livre emprunté, donc mes souvenirs peuvent être des fois déformés par le temps. Peu importe, ce qui compte vraiment ici (comme c’est mon blog, je décide ce qui compte, ah que c’est bien) c’est le sentiment extraordinaire de continuelle découverte que ce roman m’a donné, et que même le temps n’aurait pas pu falsifier ou déformer. Le réalisme magique nordique, je ne sais pas comment dire, mais je ne m’imaginais pas que ça existait. Racisme littéraire, préjugés de pseudo-intellectuelle, je ne sais pas quelle était la cause, mais le réalisme magique était selon moi la marque de l’exubérance des cultures du sud, avec leurs couleurs leurs plantes, leurs climes…bref, que des conneries déterministes que j’avais concoctées sans trop y penser selon mes connaissances précaires et mes déductions ressemblant à l’empirisme colonialiste du 19ème siècle. Le réalisme magique de Sjon ne ressemble à rien que je connaissais.

L’histoire se passe en Allemagne pendant la Deuxième Guerre Mondiale (c’est d’ailleurs un roman qui ne parle pas de l’Islande, même si un soupçon d’islandinisme est détectable de temps en temps) et elle est racontée à son amoureuse par un narrateur mystérieusement situé quelque part au delà du temps ou de l’espace. La même structure est reprise pour le roman qui vient à la suite de “De tes yeux tu me vis”, “Sous la paupière de mon père” et elle me rappelle les légendes nordiques que je lisais quand j’étais petite: le chant des Nibelungs, Siegfried et Crimhilde, Gudrun. Elles commençaient toutes par la demande du public auprès d’un barde de leur raconter leur histoire préférée. Une longue tradition d’histoires européennes mises en abyme est reprise ici. La guerre , les camps de la mort, sont un cadre à peine esquissé; heureusement, car la lourdeur du thème risquerait de déstabiliser le roman qui est, finalement, comme son sous- titre l’indique, une histoire d’amour. Une histoire d’amour magique, dans laquelle les protagonistes se perdent l’un dans l’autre sans même se toucher et ils engendrent un enfant miraculeux, né d’un bout d’argile infusé avec de l’esprit et de l’amour. Une métaphore qui est tellement simple, qu’elle est tout simplement belle sans prétentions. Les digressions qui parsèment le roman (quoique un peu moins que dans “Sous la paupière de mon père”) sont des histoires merveilleusement écrites dont j’ai essayé de justifier la présence en les mettant continuellement en rapport avec la narration. C’était une erreur. Une continuelle découverte, comme je viens de dire: car ces comptes inspirés de la mythologie nordique, ou de la mythologie chrétienne, sont des unités de sens par eux-mêmes et ne soucient pas du contenu de la narration, ni de nos attentes de lecteurs avides de sens et de significations. Et tout ça n’a jamais l’air d’être une démonstratif, car rien n’est forcé, on ne voit pas une innovation formelle travaillée, mais une écriture venue de l’instinct et d’un fond folklorique assimilé et assumé.

Et pour revenir à des choses plus personnelles, une de mes scènes préférées est celle dans laquelle les rues du village se mettent en mouvement, en se rétrécissant, elles deviennent sombres, très longues, très étroites, très grises. C’était extrêmement intéressant aussi de lire le livre en français, car j’ai senti que la langue changeait forcément ma compréhension de l’histoire et l’ambiance du roman. Je ne mentirai pas et j’avouerai que j’ai eu l’impression, tout au long du livre, que j’aurais aimé le lire dans une langue moins ornée et métaphorique que le français, car la richesse de l’histoire, doublée par la richesse d’une langue si compliquée et allusive, rendait le tout un peu alambiqué, des fois. En lisant “The Blue Fox” en anglais, cette impression m’a été confirmée, car j’ai pu me construire des images mentales bien plus complexes, précises et conformes à l’histoire. Il est important pourtant de mentionner le fait que la quantité et la qualité des ouvrages traduits en français est phénoménale, que ce roman de Sjon n’a pas été traduit en anglais et que j’apprécie les éditeurs français énormément pour leur dynamisme et leur ouverture. Le marché du livre est vraiment remarquable en France.

J’ai l’impression que je n’ai pas réussi à très bien parler du livre, et ça me frustre. Il est tellement riche et complexe, que l’expliquer serait impossible, je dirai juste qu’il m’a fait pleurer dans le train – des grosses larmes lourdes et puis rire et puis méditer et à la fin penser à Chagall.

Ce livre ressemble à cette peinture