Les toutes premières choses, par Hubert Klimko

Ed. Belfond, 2011, Langue: français, traduit du polonais par Véronique Patte

Pendant mon déménagement si long si compliqué si palpitant, j’ai perdu quelques bonnes habitudes: courir, vérifier mes mails, aller sur The Sartorialist, m’y prendre à l’avance pour prévoir certains cadeaux pour certaines personnes, lire et écrire ici. Mais aujourd’hui, déménagement quasiment fini, (on essaie d’ignorer les immenses boîtes IKEA jamais ouvertes qui trainent dans le salon attendant que quelqu’un ait pitié pour aider les Billy accomplir leur destin et devenir des vraies bibliothèques une fois pour toutes) je n’ai plus d’excuses et en plus j’ai internet. Le mien, je veux dire, pas volé aux voisins. Ce matin donc, ressentant le changement dans l’air et reniflant l’exasperation de mes correspondants virtuels et l’impossibilité de continuer comme ça, je me suis levée de bonne heure et j’ai fini le roman d’Hubert Klimko pour pouvoir partager mes opinions ici.  Je ne suis pas encore allée sur ma boite mail, mais c’est prévu.

Mais Hubert avant tout: il est drôôôle! J’ai eu l’impression de parcourir un livre écrit par plaisir, sans efforts et sans angoisses, surtout car le début ne ressemble pas du tout à la fin au niveau stylistique, à mon avis , et personne n’a l’air de s’en soucier et ça c’est bien. Parce que franchement moi aussi je m’en fous, tant que ce que je lis me plaît. Qui dit que la cohésion est forcément une vertu? Ce roman est une de ces autobiographies où la fiction et la réalité se mêlent à un point où je crois que même l’auteur a des peines à décéler l’une de l’autre: le début du roman le dit, d’ailleurs, car là il fait le choix des versions alternatives racontant sa naissance. Et elles sont toutes fantastiques, semblant être sorties d’un fond folklorique et burlesque (comme Rabelais, pas comme Dita Von Teese) qui m’a donné l’impression au tout début du roman qu’après le réalisme magique islandais j’allais plonger dans le réalisme magique est-européen (avec toujours une touche de l’Islande, car Hubert Klimko est polonais, mais il a vécu en Islande aussi – coïncidences coïncidences…). Mais en fait pas du tout et ça ne m’a pas déplu, car j’avais juste envie de réalisme tout court en ce moment. C’est pour ça que je dis que le début n’a rien à voire avec le reste du livre. L’ambiance générale n’est que trop connue, car en Europe de l’Est on est tous des frères ou c’est ce qu’on aime dire sans cesse et c’est vrai que les Roumains sont un peu le mouton noir de la famille, mais ça n’empêche, on a tous grandi ensemble. J’ai retrouvé donc l’air un peu gris des villes, l’odeur de l’abattoir qui est tout près des quartiers habités et pas très aux normes, la pauvreté générale et le désir de partir loin, le plus loin possible. C’était marrant, il raconte qu’une partie de sa famille vient de Roumanie et il n’en a pas l’air d’être très fier: ils sont les bizarroïdes de la ville. Ca m’a fait rire.

Pas de chat dans ce roman, mais cette photo me semble parfaite, for some reason. De Caliap, of course.

Il y a dans le roman, au plein milieu, une autre histoire de famille qui était bien plus impressionnante que celle des grands parents roumains: celle des grands parents polonais de la campagne, à côté de Cracovie. C’était juste incroyable comment il a réussi un changement radical d’ambiance dans un instant et comment il a infusé ce chapitre d’un charme sérein et un peu triste, remplaçant la grisaille de sa ville par le bleu des ciels de campagne sans même essayer de décrire les différences entre les deux endroits. Ce chapitre m’a transporté dans un tout autre univers et j’ai eu l’impression que la lecture, tout comme la vie du roman, avait complètement changé de rythme et les couleurs étaient dévenues saturées et plus belles qu’avant. C’était un instant court mais bouleversant et c’est encore une fois que j’ai eu l’impression de commencer un autre roman, par un autre Hubert Klimko. Mais on s’y fait, et alors bam, un autre changement de monde, cette fois moins frappant, car le narrateur-personnage prend la route pour aller vivre une aventure européenne en mouvement perpetuel : entre jobs, villes, pays et amis qui n’ont rien, mais absolument rien en commun les uns avec les autres. Le tout devient un labyrinthe hilarant de connexions et absurdités et coïncidences. Le tout sous l’auspice d’une ombre de superstition semblant guider la vie du personnage, qui loin d’être dérangeante ou bête reste le seul lien visible avec ces grands parents extraordinaires et l’air plus propre et raréfie du monde qu’ils habitaient. C’est en fait le même fond folklorique dont je parlais tout à l’heure, qui n’est ni recherché ni mis en avant, mais qui se dévoile tout seul dans des attitudes et des mots et qui encore une fois me fait penser aux gens de chez moi. Peut-être aussi parce que je ne pourrai pas retourner pour Noël.

La fin est elle aussi surprenante, on sent déjà la réalité prendre le dessus de la fiction dans le récit autobiographique et on a droit à une litanie des soucis et des frustrations de l’auteur polonais confronté au ridicule d’un marché du livre qui se veut en cours de développement mais qui ne reste pourtant qu’une blague dans les anciens pays communistes. Cela m’a fait un peu mal et pour une fois c’est quelque chose que je n’aurais pas voulu retrouver, mais bon, après ça change car il repart à l’étranger et ça va mieux. La fin fin fin, elle est très belle et elle m’a fait penser à une autre merveilleuse histoire des deux cygnes nommés Marcel et Achille, écrite par Mlle Aude Lenoble et qui est elle même le résultat des coïncidences magico-réalistes de la vraie vie. Mais je ne dirai pas plus. Lisez Hubert Klimko, lisez Aude Lenoble aussi, même si ses livres sont vraiment difficiles à trouver, et très précieux.

C'est en Roumanie mais c'est un peu pareil

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La Main gauche, de Guy de Maupassant

Editeur : Gallimard , 1999, Langue : Français

Il y a un an ou deux, prise dans les tourments créateurs provoqués par la rédaction de mon mémoire de Master 1 ou 2, je lisais Le rire de Bergson en essayant de découvrir de mon pouvoir visionnaire que je surestime régulièrement l’indécouvrable: la formule du comique. Et alors, pendant que je cherchais la gloire d’une contribution décissive à la réflection académique dans le domaine, pénétrée par l’importance de ma mission, et la mienne aussi implicitement, je tombe sur un truc qui me destabilise et me montre d’un coup la rélativité de ma condition. Oui, une révélation, carrément. Sur les pages de ce livre emprunté à la bibliothèque, un étudiant bien pensant et indigné avait souligné de trois grosses lignes en crayon la phrase “et pourquoi rit-on d’un nègre?” (page 32 dans l”édition PLON) ainsi que l’explication qui disait que “le nègre” était perçu comme un blanc déguisé, en devenant ainsi irresistiblement comique. Trois gros points d’interrogation accompagnaient la diatribe silencieuse  de l’étudiant contre ce qu’il considérait sans l’ombre d’un doute le racisme extrême de Bergson. Bien sûr, au début j’ai souri devant son manque de perspective historique et ça m’a donné un très révigorant sentiment d’autosatisfaction. Ma réaction suivante a été de remettre en question tous les principes qu’on tient aujourd’hui pour vrais et absolus, et de m’imaginer comment on sera tous sans doute dans le futur dans la posture de ce pauvre Bergson, victimes des limitations de notre société et de nos convictions.  Donc, mon Master n’aura certainement aucune valeur dans le temps, donc facebooooooooooooook.

Récemment, je me suis confrontée à une indignation similaire et très vive, spontanée, en lisant certaines des nouvelles de Maupassant. Cette fois, le sentiment m’appartenait et il restait là en dépit de mes efforts de tout remettre en perspective, afin de ne pas répéter l’erreur de cet étudiant dont je me souvenais très bien. Comme le sentiment m’appartenait et que je pensais malgré tout avoir un peu de raison (je pense toujours avoir raison, même si je dis le contraire), j’ai eu plus de patience à l’analyser et à contempler les choses qu’on demande de nos “génies” réconnus. On leur demande une clarté de vision qui soit parfaitement en concordance avec ce qu’on considère aujourd’hui vrai, clair, net et bon. N’importe quand ils sont nés, ni autres circonstances. Si ce n’est pas toujours le cas, et s’ils n’ont pas su comment faire une sélection favorable des principes qui seraient bons à étaler cent ans plus tard aussi,  on la fait nous, maintenant, honteux, en espérant que les jeunes à qui on enseigne certains oeuvres ne trouveront pas les autres. En faisant comme s’ils n’existaient pas. J’ai senti que c’était un peu le cas de Maupassant aussi: à 16 ans, on lit Bel Ami au lycée en France, mais est-ce qu’on va plus loin? J’en sais vraiment rien, mais j’ai bien l’impression que non. Pas en Roumanie, en tout cas. Et alors, de manière automatique et très comique,(selon Bergson, on pourrait être accusé de mécanicité en se faisant de telles réflections donc ça devient risible) on plonge dans une indignation bien apprise devant certaines propositions à connotations racistes et xénophobes. On se doit un pas en arrière pour se redresser et se rapeller que ce n’était pas du tout mais du tout le même monde que le nôtre et que sa vision colonialiste et déformée des pays africains correspondait à un point de vue plutôt ouvert de l’époque, fasciné par l’exotisme, et par la soit-disante animalité des hommes du sud. Ce mouvemet orientaliste, dès qu’on l’accepte et qu’on n’est plus intimidé par sa dimension outrageusement politically incorrect, devient assez fascinant et suscite une imagerie foisonnante, belle même.

La force de Maupassant réside principalement dans ses descriptions, je crois. Mon passage préféré est de loin celui de la pêche nocturne en Algérie, dans les eaux de la Méditérannée, à la lumière des flambeaux selon une coutume locale et à une température insupportable.  Des miliers de créatures sortent à la surface, sont capturées et sont partiellement éclairées par les flammes pendant leur agonie. Toutes semblent être surgies de cette énergie du Sud que le narrateur, (et cette fois l’auteur aussi, on le sent), voit comme inexhaustible et rampante, renouvelable et dangereuse. Même mourantes ces belles créatures sans nom, ont l’air farouche et fier et menaçant, des vraies incarnations d’une force vitale incompréhensible aux yeux clairs et propres de l’européen. Les nouvelles ou “contes”, comme Maupassant les appelle, ont souvent le fil narratif tout simple et clair. Les digressions ne sont pas fréquentes, ni l’invention ou les artifices de style. Par contre, comme c’est souvent le cas avec les écrivains de la fin du XIX-ème siècle, qu’ils se caractérisent comme réalistes ou pas, la force de la narration vient justement de l’universalité des sujets abordés, de la véracité des histoires et de leur impact direct et immédiat sur le lecteur. Des histoires des mariages rompus, des maris trompés, d’enfants abandonnés, se succédent dans ce volume sans sombrer dans l’ennui ou le généralisme. C’est grâce aux personnages, j’en suis sûre. Maupassant dessine des figures complexes et contradictoires et fascinantes dans quelques lignes juste et au cours de ce livre je me suis souvent trouvée extrêmement surprise par leur comportement. Le plus déroutant c’est qu’on peut les voir, pourtant, comme des personnages type. Le paysan riche, la jeune ingénue, la courtisane algérienne ne sont jamais réduits à la caricature par leurs caractéristiques les plus pregnantes justement parce que ces traits sont toujours compensés par d’autres qui semblent les contredire tout en les accentuant. Beaucoup de finesse et une vraie écoute et du respect pour l’humanité en général sont évidents de ces portraits, donc il serait vraiment injuste de se limiter à ces divagations qu’aujourd’hui on considère racistes en lisant Maupassant. Je me fais donc une très publique et sincère mea culpa, en demandant des excuses pour mon attitude de journaliste (oui, pas de plus grande insulte dans mon vocabulaire) hystérique écervelée scandalisée par des phrases qu’il y a 20 ans on aurait considére comme innocentes. Pardon, Guy.


Le lexique nomade 2011

Editions Christian Bourgois, 2011, langue: français (textes traduits par les traducteurs habituels de chaque auteur)

Comme je viens de dire dans mon dernier poste en anglais, je ressentais le besoin d’écrire un post en français pour que toute cette démarche trilingue fasse au moins semblant d’être équitable. Il a été difficile de me décider, car je voulais écrire sur un roman cette fois, mais le dernier roman en français que j’ai lu m’a tellement déplu que je n’ai pas pu le finir et je l’ai abandonné à trois quarts, regrettant ma ténacité et la perte de temps. Je ne dirai pas de quoi il s’agit, c’est un des grands. Je viens de commencer des nouvelles de Maupassant mais je ne sais pas si elles figureront ici, parce que meeh…Donc, je me suis arrêtée sur le choix évident mais extrêmement subjectif du Lexique Nomade, un bouquin qui est comme une excursion parmi les univers des écrivains contemporains (d’où le nomadisme je crois) et une excellente lecture pour un dimanche après-midi indécis.

Je suis subjective d’habitude, comme nous tous et tout ce blog tourne autour du fait que je l’assume. Dans ce cas, pourtant, c’est presque révoltant, car je parle d’un bouquin dont j’ai témoigné la naissance, pendant que je travaillais aux AIR de Lyon, cette année (allez regarder sur leur site ce que c’est, vous verrez, c’est génial). L’idée de ce volume est d’établir un lexique de mots clés centraux à l’écriture des auteurs invités. Les écrivains choisissent un mot qu’ils estiment être essentiel à leur travail et ils en donnent la définition selon leur guise: une définition type dictionnaire, de quelques lignes, ou des pages entières de texte tournant autour du concept choisi. C’est vrai, cela ne fait pas une lecture très uniforme ou homogène, mais c’est ça son charme. C’est un luxe de pouvoir avoir des mostres d’écriture d’une cinquantaine d’écrivains contemporains, de pouvoir choisir qui on veut connaitre mieux, qui nous a déçu. Leur demander de choisir un mot cher et le définir, c’est en fait leur demander de se définir, eux-mêmes et même si certains l’ont fait un peu à l’arrache, ou en récyclant des vieilles idées, c’est toujours fascinant de comprendre ce que c’est qui émeut un auteur. Il y  a presque dans tous les textes ce moment où on a l’impression de voir à travers tous les procédés littéraires, à travers toute la fausse modestie et les poses, pénétrer dans l’intimité de leurs bureaux et de leurs nuits d’insomnie (ah, le vieux cliché) et comprendre clairement pourquoi ou comment ils écrivent.

Je pense ici par exemple au texte de Gilbert Gatore, exaspéré par l’écriture, ou à Srdjan Valjarevic, qui trouve de la tranquilité en écrivant, ou à Carlos Liscano et Yanick Lahens, qui se réfugient tous les deux dans leurs silences. Comme d’habitude, les idées se répondent souvent et s’entrelacent formant des fils qui semblent subtilement mais très fortement lier certains auteurs l’un à l’autre. Ces correspondances sont naturelles dans une anthologie établie par un éditeur qui sélectionne les textes, ici elles sont plus miraculeuses, car les invités ne se connaissent pas et croyez-moi personne ne leur dit quoi écrire, ils sont complétement libres de choisir leurs thèmes (et même, malheureusement, d’envoyer leurs textes deux jours après la date limite au grand désespoir des petits nains qui traduisent, corrigent, impriment et diffusent ces créations). C’est intéressant à noter que, mis devant cette tâche de se mettre à nu devant leur public, les écrivains, mêmes les plus prosaïques,  (je suis brillante ce soir, que quelqu’un arrête ce torrent d’originalité) semblent avoir une tendance à tourner vers la poésie. Pas forcément dans la forme, mais dans le rhythme des phrases et dans la fréquence des intonations dramatiques, on les voit légérement déstabilisés devant cette forme courte, désireux de donner à leurs mots plus de poids. C’est charmant. Les propositions deviennent sentencieuses et les points en fin de phrase tombent solennelement comme des coups de tonnère. Boum, comme dans mon blog.

Ma définition préférée est aussi la plus courte (hm, quelle coïncidence inquiétante) et elle a été écrite par l’auteur israélien David Grossman : “COURAGE – Ce que nous appelons courage, parfois, n’est ni plus ni moins qu’une aversion pour la honte qu’il y aurait à voir faire le mal sans intervenir.” Je n’ai rien lu de David Grossman, il est sur ma liste de priorités, et cela non pas justement grâce à son discours émouvant pendant les Assises, mais aussi grâce à cette courte définition dans laquelle je me reconnais complétement. Abilio Estevez semble raconter aussi mon enfance lorsqu’il décrit son obsession pour le voyage et comment ses lectures et ses auteurs préférés, ont comme les miens, alimenté cette soif du départ, “car moi aussi, comme eux, je pensais que tout était forcément mieux ailleurs, loin, dans un pays lointain où tout était luxe, calme, ordre, plaisir et volupté.” Eh, oui, là je le cite en parlant de moi, parce que ce serait mon mot aussi, voyage, si j’étais écrivain et si quelqu’un était intéressé par ma personne et mon écriture et ma fabuleusité en général. Même si je n’habitais pas sur une île comme lui, nous avons eu le même expérience parce que j’étais en Roumanie, les portes fermées, nulle part où aller par manque de passeport, d’argent et surtout de courage.

Les traces des voyages vues par Caliap


Kaltenburg, de Marcel Beyer

Editions Métailié; 16 septembre 2010; Langue : Français, traduit de l'allemand par Cécile Wajsbrot

Kaltenburg est un gros livre, dans tous les sens: un roman lourd et morose, qui parcourt l’histoire récente des deux Allemagnes à son rythme et qui impose au lecteur la discipline d’une lecture sérieuse. Mais quelles satisfactions apporte sa découverte! Ce n’est pas facile de pénétrer le monde du professeur ornithologue Ludwig Kaltenburg, en dépit de sa personnalité cocasse il reste un ours, perpetuellement mécontent. Les personnages de ce livre ne sont pas sympathiques, même pas le narrateur et il y a un soupçon de pédanterie pédagogique chez chacun d’entre eux.

Pourtant, la fascination évidente que l’auteur porte à l’univers de l’ornithologie nous emporte et nous convainc, donc nous nous rendons finalement volontiers à la force extraordinaire de ces personnages, des sommités du domaine, juste pour apprendre un peu plus sur les choucas, sur les martinets, sur les animaux, les hommes et l’histoire. Encore une fois, j’ai l’impression d’avoir eu une réelle expérience d’apprentissage en lisant ce livre: à partir des images d’une Dresde sous le feu des bombardements pendant la Deuxième Guerre Mondiale, aux luttes idéologiques de coulisses du monde académique européen, violemment secoué par la nouvelle division est-ouest, jusqu’aux particularités extraordinaires des oiseaux, chaque page est une leçon.

J’ai appris, une fois le livre fini, que Marcel Beyer a été très inspiré par la figure du professeur Konrad Lorenz, un célébre ornithologue autrichien, connu pour son extravagance, recompensé d’un prix Nobel pour son étude comportamentale des oiseaux. Avoir fait cette découverte m’a beaucoup réjoui; je crois que je voulais qu’un Kaltenburg ait existé, pour le bien de l’humanité. En regardant sa photo sur Wikipedia, j’ai eu le choc de découvrir qu’il était identique au Kaltenburg de mon imagination et cela est encore une raison de satisfaction, quoique je ne comprends pas exactement pourquoi. Le charme de cet homme semble venir d’une sagesse plutôt soupçonnée que manifeste et dans le livre, en dépit de ses nombreux défauts, on est conscient de ses bonnes intentions qui tournent souvent mal. On comprend l’admiration que le narrateur lui porte, on comprend son exaspération aussi.

Konrad Lorenz being followed by geese. Photo from Encyclopedia Britannica Online.

L’ambiance générale du livre change complètement des fois, grâce à des scènes surprenantes, qui sont soit d’une délicatesse minutieuse, soit d’une violence inattendue. Je parle, d’un côté, des scènes de l’enfance du narrateur, de la figure de sa mère, de celle de Maria, sa bonne et de la scène où Klara, enfant, se promène dans la neige du parc avec sa soeur. Visuellement, cette dernière est une des plus vivantes dans ma mémoire. A un pôle opposé, la scène où le narrateur, enfant lui même et désormais orphelin, est surpris par le bombardement de Dresde et se réfugie dans le jardin public où des oiseaux brûlés tombent des branches des arbres me donne encore des frissons. Ce n’est pas toujours facile à visualiser les phrases de Marcel Beyer, mais lorsque on y arrive, elles construisent souvent des images remarquables. Comme celle de la maison de Kaltenburg, par exemple, un labyrinthe de nids, d’abris et de cabanes logeant des centaines de bestiaux de toutes tailles, les vraies propriétaires de la maison et du parc qui l’entoure. Un monde à part, protégé des misères de la vie urbaine, mais en permanence mis en danger par les suspicions des citoyens normaux et bien pensants, prêts à tuer tout ce qui bouge pour prouver que les hommes sont tout de même plus forts.

Finir le roman était une victoire en soi, un peu comme finir La Montagne Magique de Thomas Mann, car, je le répéte, ce n’est ni une lecture facile, ni divertissante. C’est comme un régime du cerveau: de la concentration, de la concentration et l’accumulation des informations, de la rigueur et de la perspicacité aussi, car les nombreux flashbacks et digressions peuvent déstabiliser des fois. L’écriture est sobre, fine et précise, l’ambiance souvent poussiéreuse, les personnages réticents, prisonniers de l’histoire. Mais c’est un monde tellement complexe et intéressant.  Tout comme après un rigoureux régime d’entrainement, on en sort plus forts, plus sages et réellement satisfaits de l’expérience.

Photo by Caliap


De tes yeux tu me vis, de Sjon

Editions Payot & Rivages, Février 2011, Langue: Français traduit de l'islandais par Eric Boury,

J’ai eu l’extraordinaire occasion de rencontrer Sjon ce printemps à Lyon et la preuve se trouve sur la première page de mon exemplaire du “Moindre des mondes”, ou The Blue Fox (j’ai l’édition en anglais). Cette rencontre ne devrait changer en rien ma lecture de ses romans, mais je ne peux pas m’empêcher, à chaque fois que je pense à ce bouquin, de me dire “j’ai vraiment discuté avec lui”. On a vraiment parlé de l’Islande et des volcans et des poètes islandais dans un taxi qui nous menait au dessus de Lyon, au Point du Jour, prenant un trajet que je ne connaissais pas et qui rendait le tout encore plus incroyable, parce que le paysage avait cette qualité des rêves : tu as l’impression que tu le connais mais pourtant tu ne l’as jamais vu auparavant. Et en plus, les images sont spectaculaires; car croyez-moi, Lyon vu du haut d’une colline un magnifique jour de fin de mai, lorsqu’on est avec Sjon dans une voiture, peut être vraiment fantastique.

Si quelqu’un se demande pourquoi j’ai l’air complètement amoureuse de lui, alors vous pouvez savoir que c’est parce que je le suis et je l’ai été même avant de savoir son nom, parce, vous l’avez deviné, il a écrit pour Björk. C’est un lieu commun de parler de sa collaboration avec elle lorsqu’on évoque son nom et donc j’ai essayé de ne pas trop mentionner ça quand je discutais avec lui parce que je me disais que cela l’agaçait peut-être et je ne voulais pas avoir l’air d’une groupie imbécile. Je voulais qu’il tombe amoureux de moi aussi et qu’il écrive un roman qui parlerait de moi, que de moi. Mais hélas, il est marié et en plus j’ai le sentiment que je n’étais pas en ma meilleure forme intellectuelle ce jour là. Oui, c’est triste mais il faut le dire, je crois que j’ai eu l’air un peu imbécile quand même. Et pourtant je n’ai pas parlé de Björk. Tant pis; aujourd’hui, sur mon blog, en complète liberté et sans engagements, je parlerai d’elle parce que je tiens à impressionner personne. Ô, Internet, merveilleux médicament contre la timidité. Donc: Sjon a écrit les paroles de Bachelorette (eh, oui!), de Joga (je vous l’avais dit), de I’ve seen it all (je voulais lui demander s’il avait rencontré Thom Yorke, mais ma bouche a refusé de former les paroles), d’Isobel et d’encore d’autres que je ne connais pas parce que je n’ai pas eu le courage de demander, comme je viens d’expliquer. Il a collaboré avec The Sugarcubes aussi, mais cela m’impressionne moins. Juste pour détailler un peu, mon adolescence a évolué entre deux chansons de Björk et a été passée a répéter obsessivement “If you forget my name you will go astray like a killer whale lost in a bay” ou alternativement, ” I’m a tree that grows hearts one for each that you take” ou encore “You push me up to this state of emergency how beautiful to be”. Je pourrais continuer, mais je vous assure, il y a une proposition de Björk pour chaque état d’âme qui a jamais hanté mon adolescence et la probabilité est très grande que ce soit des paroles pensées et écrites et corrigées par cet homme qui était assis à côté de moi dans le taxi qui montait vers le Point du Jour. Je crois que n’importe qui aurait été un peu la tête dans les nuages.

Mais passons au roman. Je l’avais lu peu de temps avant cette rencontre et c’était un livre emprunté, donc mes souvenirs peuvent être des fois déformés par le temps. Peu importe, ce qui compte vraiment ici (comme c’est mon blog, je décide ce qui compte, ah que c’est bien) c’est le sentiment extraordinaire de continuelle découverte que ce roman m’a donné, et que même le temps n’aurait pas pu falsifier ou déformer. Le réalisme magique nordique, je ne sais pas comment dire, mais je ne m’imaginais pas que ça existait. Racisme littéraire, préjugés de pseudo-intellectuelle, je ne sais pas quelle était la cause, mais le réalisme magique était selon moi la marque de l’exubérance des cultures du sud, avec leurs couleurs leurs plantes, leurs climes…bref, que des conneries déterministes que j’avais concoctées sans trop y penser selon mes connaissances précaires et mes déductions ressemblant à l’empirisme colonialiste du 19ème siècle. Le réalisme magique de Sjon ne ressemble à rien que je connaissais.

L’histoire se passe en Allemagne pendant la Deuxième Guerre Mondiale (c’est d’ailleurs un roman qui ne parle pas de l’Islande, même si un soupçon d’islandinisme est détectable de temps en temps) et elle est racontée à son amoureuse par un narrateur mystérieusement situé quelque part au delà du temps ou de l’espace. La même structure est reprise pour le roman qui vient à la suite de “De tes yeux tu me vis”, “Sous la paupière de mon père” et elle me rappelle les légendes nordiques que je lisais quand j’étais petite: le chant des Nibelungs, Siegfried et Crimhilde, Gudrun. Elles commençaient toutes par la demande du public auprès d’un barde de leur raconter leur histoire préférée. Une longue tradition d’histoires européennes mises en abyme est reprise ici. La guerre , les camps de la mort, sont un cadre à peine esquissé; heureusement, car la lourdeur du thème risquerait de déstabiliser le roman qui est, finalement, comme son sous- titre l’indique, une histoire d’amour. Une histoire d’amour magique, dans laquelle les protagonistes se perdent l’un dans l’autre sans même se toucher et ils engendrent un enfant miraculeux, né d’un bout d’argile infusé avec de l’esprit et de l’amour. Une métaphore qui est tellement simple, qu’elle est tout simplement belle sans prétentions. Les digressions qui parsèment le roman (quoique un peu moins que dans “Sous la paupière de mon père”) sont des histoires merveilleusement écrites dont j’ai essayé de justifier la présence en les mettant continuellement en rapport avec la narration. C’était une erreur. Une continuelle découverte, comme je viens de dire: car ces comptes inspirés de la mythologie nordique, ou de la mythologie chrétienne, sont des unités de sens par eux-mêmes et ne soucient pas du contenu de la narration, ni de nos attentes de lecteurs avides de sens et de significations. Et tout ça n’a jamais l’air d’être une démonstratif, car rien n’est forcé, on ne voit pas une innovation formelle travaillée, mais une écriture venue de l’instinct et d’un fond folklorique assimilé et assumé.

Et pour revenir à des choses plus personnelles, une de mes scènes préférées est celle dans laquelle les rues du village se mettent en mouvement, en se rétrécissant, elles deviennent sombres, très longues, très étroites, très grises. C’était extrêmement intéressant aussi de lire le livre en français, car j’ai senti que la langue changeait forcément ma compréhension de l’histoire et l’ambiance du roman. Je ne mentirai pas et j’avouerai que j’ai eu l’impression, tout au long du livre, que j’aurais aimé le lire dans une langue moins ornée et métaphorique que le français, car la richesse de l’histoire, doublée par la richesse d’une langue si compliquée et allusive, rendait le tout un peu alambiqué, des fois. En lisant “The Blue Fox” en anglais, cette impression m’a été confirmée, car j’ai pu me construire des images mentales bien plus complexes, précises et conformes à l’histoire. Il est important pourtant de mentionner le fait que la quantité et la qualité des ouvrages traduits en français est phénoménale, que ce roman de Sjon n’a pas été traduit en anglais et que j’apprécie les éditeurs français énormément pour leur dynamisme et leur ouverture. Le marché du livre est vraiment remarquable en France.

J’ai l’impression que je n’ai pas réussi à très bien parler du livre, et ça me frustre. Il est tellement riche et complexe, que l’expliquer serait impossible, je dirai juste qu’il m’a fait pleurer dans le train – des grosses larmes lourdes et puis rire et puis méditer et à la fin penser à Chagall.

Ce livre ressemble à cette peinture